Écoute voir !

« Écoute voir ! Une fois, il était allé dans le désert pour tâcher de trouver son âme, et il avait découvert qu’il n’avait pas d’âme à lui tout seul. Il disait qu’il avait découvert que tout ce qu’il avait, c’était un petit bout d’une grande âme. Il disait que le désert et la solitude, ça ne menait à rien ; à cause que ce petit bout d’âme, c’était zéro s’il ne faisait pas partie du reste, s’il ne formait pas un tout. Maintenant, je sais qu’on ne peut arriver à rien tout seul.
Une fois, il nous a sorti des trucs de l’Écriture Sainte (mais ça ne ressemblait pas du tout à l’Écriture où il est toujours question du feu de l’Enfer…). Il disait que c’était tiré du Prédicateur. Ça dit : deux valent mieux qu’un, car ils sont mieux payés de leurs peines. Car s’ils tombent, l’un aidera l’autre à se relever. Mais malheur à qui est seul : s’il tombe, il n’a personne pour le relever. Et encore : si deux sont couchés côte à côte, ils se réchauffent, mais comment se réchauffer lorsqu’on est seul ? Et si un l’emporte sur lui, deux le soutiendront, et une corde à trois brins ne se rompt pas aisément.
Alors j’ai réfléchi : presque tous les sermons, c’est toujours sur les pauvres et la pauvreté. Si vous ne possédez rien, eh ben joignez les mains ! ne vous occupez pas du reste ! quand vous serez morts, vous mangerez des ortolans dans de la vaisselle en or. Et voilà que le Prédicateur en question, il dit que deux sont mieux payés de leurs peines…
J’ai pensé à ce qui se passait là-bas, au camp du Gouvernement… Les nôtres s’arrangeaient très bien tout seuls ; quand il y avait une bagarre, ils liquidaient l’affaire eux-mêmes ; et y avait pas de flics qui venaient vous secouer leur revolver sous le nez, et pourtant il y avait beaucoup moins de grabuge qu’avec toute cette police et toutes leurs histoires. Je me suis demandé pourquoi on ne pourrait pas refaire la même chose, en grand. Foutre à la porte tous ces flics qui n’ont rien à voir avec nous, qui ne sont pas des nôtres. Travailler tous pour une même chose – cultiver notre propre terre.
J’ai réfléchi un sacré bout à la question – à me dire que les nôtres vivaient comme des cochons avec toute cette bonne terre qui était en friche, ou bien dans les mains d’un type qu’en a peut-être bien un million d’arpents, pendant que cent mille bons fermiers crèvent de faim. Et je me suis dit que si tous les nôtres s’unissaient tous ensemble et commençaient à gueuler… comme les autres, à la grille, l’autre jour (et ils n’étaient que quelques-uns !).
Comme il disait : peut-être qu’un homme n’a pas d’âme à soi tout seul, mais seulement un morceau de l’âme unique ; à ce moment-là, je serai toujours là, partout, dans l’ombre. Partout où tu porteras les yeux. Partout où y aura une bagarre pour que les gens puissent avoir à manger, je serai là. Partout où il y aura un flic en train de passer un type à tabac, je serai là. Dans les cris des gens qui se mettent en colère parce qu’ils n’ont rien dans le ventre, je serai là, et dans les rires des mioches qu’ont faim et qui savent que la soupe les attend, je serai là. Et quand les nôtres auront sur leur table ce qu’ils ont planté et récolté, quand ils habiteront dans les maisons qu’ils auront construites… eh ben, je serai là. Comprends-tu ? »

John Steinbeck – Les raisins de la colère (1939)

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