INDIGNEZ-VOUS DE MOI – Stéphane Aisselle

93 ans. C’est un peu la toute dernière étape. La fin n’est plus
bien loin. Quelle chance de pouvoir en profiter pour rappeler ce qui
a servi de socle à mon engagement politique : le parti socialiste
d’abord,   PS   dont   je   suis   membre   sans   discontinuer,   avec   une
fidélité   absolue,   depuis   si   longtemps   ;   PS   pour   lequel   j’ai
activement soutenu la candidature à la présidence de la République
Française de Dominique Strauss-Kahn, celui qui travaille au FMI à
imposer   à   tous   les   pays   la   férule   mondialiste   néolibérale.   Or,
comme ses goûts pour la chair noire – ce qui m’est passé -, l’ont
empêché de prendre en main les rênes de la cinquième puissance
mondiale pour y continuer le travail de délitement social entamé
depuis   Pompidou   par   tous   les   gouvernements   de   droite   ou   de
gauche (saluons en particulier les privatisations engagées grâce à
mon ami Lionel Jospin quand il était  premier ministre de Jacques
Chirac !), j’ai dû reporter mon entier soutien à d’autres candidats
conservateurs en route vers la voie du mondialisme que je chéris
tant : l’énarque Martine Aubry, la propre fille du brillant Jacques
Delors,   lui   qui   avait   si   bien   compris   la   place   royale   qu’il   fallait
donner au capitalisme contre les peuples et l’a, avec tact, promu à la
Commission européenne, cette instance anti-démocratique si chère
à mes vœux. J’ai aussi soutenu Nicolas Hulot à la candidature des
Verts   à   la   présidentielle   ;   lui   qui,   chef   d’entreprise,   sait   bien
l’importance   qu’il   faut   accorder   à   cette   entreprise   privée   dans
l’écologie  politique  défendue  par  Daniel  Cohn-Bendit,  « Dany   le
Rouge » quand il lançait des pavés sur la police, devenu « le Vert »
maintenant   qu’il   s’est   recyclé   dans   l’écologie   pro-minarets
homosexuels (il est devenu ainsi – vert plus rouge – un genre de
Dany  « caca-d’oie »), ce bon Dany  qui ne tarit pas d’éloge  sur
mon travail de défense de la cause européolâtre, et je l’en remercie
bien.   Comme   tous   mes   pions   se   sont   faits   damner   par   de   vils
suffrages citoyens ou par la justice, je soutiens aujourd’hui, et avec
la plus grande conviction, François Hollande – il se trouve qu’il est
le   candidat   présenté   par   mon   parti,   et   qu’il   est   loin   de   laisser
craindre   un   socialisme   réel   (il   a   sagement   rassuré   les   traders
socialistes de la City en ce sens) ; contrairement à un Montebourg,
ce   dangereux   énergumène   qui   va   jusqu’à   menacer   de
protectionnisme, ce mondialisme qui a toujours été mon phare.
Vive la mondialisation !
Car oui. C’est bien à cela que j’ai consacré ma vie ! Toutes ses
années que j’ai passées dans les couloirs de l’ONU, ce temple du
mondialisme   s’il   en   est,   comme   ambassadeur   par   exemple,   à   y
côtoyer tout ce qui peut se faire de plus thuriféraire agent de la
mondialisation   néolibérale.   Je   me   rappelle   y   avoir   été   admis   à
assister, muet d’admiration, aux séances de ceux qui travaillaient à
la rédaction de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.
Que   d’émotion   alors   !   J’aurais   tant   aimé   en   être   que   j’ai   parfois
l’impression que c’est moi qui l’aie écrite, et même moi qui l’aie
votée… Et je suis si orgueilleux que tant d’incultes me présentent
encore ainsi que je me retiens souvent de les détromper. Et cette
création   ex-nihilo   de   l’État   d’Israël,   moi   qui   suis   un   peu   juif,
comme je l’ai portée dans mon cœur ! Mais, encore une fois, bien
que fonctionnaire zélote des Nations-Unies, je n’ai toujours pas été
retenu pour cet événement dont les conséquences embrasent encore
tout le Moyen-Orient jusqu’à menacer d’une guerre nucléaire pour
bientôt – Iran contre Israël, le second détenteur de l’arme atomique,
cela promet un bain de sang purificateur qui rangera l’Holocauste
au   rang   de   farce   !   De   tout   cela,   ne   puis-je   me   sentir
immensément fier de m’en sentir un peu responsable ? Ô que si !
Pardonnez à ma vieille carcasse de se vanter parfois d’avoir été de
ce qu’elle n’a pu être ; le cœur y était : c’est un peu comme si j’avais
tout   fait   moi-même.   Plus   jeune,   j’étais   entré   en   résistance,
rejoignant le Général De Gaulle. Je n’y ai pas participé comme je
l’aurais aimé : le Général ne m’accordait pas une grande confiance.
J’étais   alors   un   peu   « sur   le   banc   de   touche »   (encore   une   fois),
mais j’ai pu glaner quand même ces quelques décorations qui vont
si bien au teint des nonagénaires bourgeois. Mais De Gaulle est
parti, et je puis aujourd’hui me hisser à la hauteur d’un Jean Moulin
– après tout, et c’est de bonne guerre, je leur survis à tous, et peux
donc   malignement   profiter   de   mon   grand   âge   pour   venger   mes
brimades passées et réinventer l’Histoire à ma façon ! C’est cette
Résistance   qui   a   élaboré   le   programme   du   CNR,   ce   Conseil
National de la Résistance dont j’étais évincé. Et je peux maintenant
m’en   réclamer,   même   si   ce   programme,   avec   ses   inspirations
communistes   déplaisantes,   n’a   rien   de   commun   avec   celui   du
candidat socialiste Hollande qui, lui comme moi, est un capitaliste
convaincu.
Au secours du système
Je suis sorti du bois ces dernières années, je suis propulsé –
auréolé   de   lauriers   que   je   ne   méritais   pas   et   bénéficiant   de   la
sympathie bonhomme que l’on accorde aux vieillards (or je sais si
bien sourire : il faut avouer que tout ce battage autour de moi à de
quoi m’ amuser   !)   –   au   devant   des   média,   y   étant   même   accueilli
comme un membre de la « société civile » (moi, ex-diplomate, et
encarté   depuis   toujours   :   quelle   bonne   blague   !).   Or   il   le   fallait
bien. Il le fallait bien puisque nous sommes dans une situation bien
difficile : n’y aurait-il pas un risque que tout cela débouche sur de
la   « résistance »   ?   ou   pire,   une   Révolution   ?   Résistance   ou
Révolution   qui   mettraient   en   danger   tout   ce   que   j’ai   si
soigneusement contribué à défendre et à bâtir à l’Organisation des
Nations-Unies   comme   au   PS.   Si   cela   était,   tout   ce   que   j’ai   avec foi
aidé   à   construire,   avec   mes   camarades   Pascal
Lamy à l’Organisation Mondiale du Commerce, avec Jean-Claude
Trichet à la Banque Centrale Européenne, avec Jacques Delors à la
Commission, avec DSK au Fonds Monétaire International, avec ces
camarades   de   l’Internationale   Socialiste   aussi   –   Laurent   Bagbo,
Osni Moubarak, Geôrgios Papandréou, Zine el-Abidine Ben Ali, et
tant d’autres -, tous porteurs des mêmes visions de l’économie et de
la   démocratie,   tout   ce   que   nous   avons   commencé   d’édifier   pour
diriger les peuples dans la voie que nous avons choisie pour eux,
tout cela pourrait être compromis. C’est ainsi que, empanaché de
mon glorieux passé de résistant, j’ai pu venir au secours du monde
que   l’on   tâche   avec   constance   d’imposer   depuis   1945.   Voilà
pourquoi,   opposé   aux   concepts   radicaux   de   « résistance »   ou   de
« révolution »,   j’en   appelle   les   peuples   à   rester   serviles   tout   en
« s’indignant ».   Or   ma   trouvaille   a   eu   un   succès   fabuleux   et   a
dépassé les espérances que j’aurais pu en nourrir.
Cette   indignation,   sans   elle   comment   aurions-nous   fait   en
Grèce ? Peut-être, plutôt que de bavasser en discutations stériles, le
peuple aurait pris d’assaut le parlement grec s’il ne s’était contenté
de s’indigner au soleil ? Et l’on n’aurait pas pu lui administrer la purge
d’austère rigueur que mes amis avaient préparée à Bruxelles et au
FMI ! Ç’aurait été catastrophique pour les banques, or c’est bien
elles   qu’il   nous   faut   avant   toute   chose   protéger   et   chérir.   Voilà
pourquoi il  était  si urgent d’en  appeler à « s’indigner »  : « ça ne
mange pas de pain », comme on dit ; et, tandis qu’ils s’indignent,
les peuples ne jouent pas à des jeux qui nous mettraient en péril –
nous les professionnels de la politique, haut-fonctionnaires d’État
ou élus des grands partis, et nos amis investisseurs fortunés, nous
tous   qu’on   appelle   l’oligarchie.   Quelques   grèves,   d’immenses
manifestations,   quelques   échauffourées   avec   nos   policiers   qui   se
traduiront par quelques peines de prison pour ceux qui ne sont pas
capables   de   se   contenter   d’indignation,   et   quelques   bâtiments
incendiés,   et   puis,   en   fin   de   compte,   tout   rentre   dans   l’ordre,   et
chacun rentre sagement chez soi s’indigner : la pilule est avalée.
Votez Hollande !
S’indigner,   c’est   ça.   C’est   s’indigner   que   l’âge   de   départ   en
retraite soit repoussé toujours plus loin, s’indigner que le pouvoir
d’achat   fonde   comme   neige   au   soleil,   s’indigner   que   les   riches
s’enrichissent  toujours   plus,  s’indigner   que  le  chômage  progresse
avec   obstination..   tout   ça   pour   voter   François   Hollande   qui   ne
changera   par   bonheur   rien   à   cette   situation.   S’indigner,   c’est
désarmer le mécontentement grondant des classes populaires en le
canalisant vers des élections où tous les candidats qui remettraient
en question la société à laquelle j’ai travaillé n’ont aucune chance
de   l’emporter.   S’indigner   c’est   pérenniser   notre   gouvernance
oligarchique de l’Occident, ce pour étendre cette emprise ensuite
sur   tous   les   continents   et   en   arriver   enfin   à   cette   gouvernance
mondiale de l’ONU qui effacera les peuples et confiera à de seuls
technocrates l’entièreté du destin du genre humain.
Cosmopolite moi-même, d’origine polonaise, né à Berlin puis
venu   en   France,   ayant   trainé   mes   guêtres   à   Londres   pendant   la
guerre,   l’ayant   finie   à   Buchenwald,   affecté   à   New-York   puis   au
Vietnam comme diplomate, ayant parcouru l’Afrique, etc., la terre
n’est   pour   moi   qu’un   village   et   les   identités   nationales   m’y
indiffèrent.   C’est   cet   internationalisme   militant   qui   m’a   emmené
dans   le   centre   du   monde,   à   l’ONU,   là   où   je   veux   –   comme
l’humaniste   John   Davison   Rockefeller   Jr   (généreux   donateur   du
terrain où est érigé le Siège international de l’ONU) – que s’instaure
le règne universel des décideurs plénipotentiaires du monde. Voilà
pourquoi,  à   tout  problème   qui   se   poserait  à  hue   ou  à   dia   sur  la
croûte terrestre et au-delà, je propose que la solution, loin d’être
élaborée par la versatile démocratie, le soit par des gens non-élus et
sans concession pour les aspirations des populaces. C’est le sens de
toute   ma   vie   que   cette   inféodation   de   tous   les   humains   à
l’assemblée des représentants des nations. Alors indignez-vous tant
que vous voulez dans votre coin, mais ne troublez pas la sagesse
délibérative de mes  confrères onusiens. Laissez-nous organiser à
notre sauce les politiques du monde. Et courbez l’échine devant les
philanthropes organisations mondialistes que nous avons instituées
pour qu’elles règnent au-dessus des États et des gens de peu. : notre
FMI, l’OMC, le GIEC, l’UNESCO, la Banque Mondiale, etc. En
germe nous avons même une armée mondiale : l’OTAN ! On ne
peut confier à de vulgaires quidam que la désignation d’un maire ou
d’un   député   européen   sans   pouvoir (comme nous l’expliquons  dans le livre écrit avec cet autre vieux, Edgar Morin),   pour   ce   qui   est   des   choses
sérieuses, il faut de manière exclusive les abandonner à de braves
personnes comme moi, des élites instruites, riches, dégagées des
basses   contingences   matérielles   du   quotidien   des   pauvres.   Voilà
pourquoi il faut élire Hollande (ou à la rigueur Sarkozy, mais je
préfère   –   on   me   comprendra   –   le   candidat   de   ma   famille
politicienne), car Hollande sait, lui, à qui il doit rendre des comptes
et respecte le système de gouvernance que nous avons patiemment
mis en place tant à l’ONU qu’à Bruxelles.

Le motif de la résistance, c’est l’indignation

Le motif de la résistance, c’est l’indignation, osé-je écrire. Bien
sûr, il s’agit d’une honteuse déformation de la réalité : les résistants
n’étaient pas indignés par le comportement de l’Allemagne nazie ni
par l’Occupant, peut-être tout au plus certains l’auront été par le
collaborationnisme du régime de Vichy, ou par celui de la majorité
des élus du Front Populaire – socialistes ! – qui ont soutenu Pétain
après la Drôle de guerre… Non, les résistants étaient patriotes ; ils
s’engageaient   pour   mettre   en   échec   la   tentative   d’unification
européenne   tentée   par   Hitler   ;   ils   avaient   au   cœur   un   « Vive   la
France »   qui   les   invitait,   non   à   s’indigner,   mais   à   se   battre,   les
armes à la main, contre les Allemands. Ils n’étaient pas non plus
indignés du sort réservé aux Juifs dans les « camps de la mort » ;
nous l’ignorions tous alors. La Résistance, c’était autre chose que
l’indignation,   c’était   la   haine   de   l’ennemi,   le   travail   pour   saboter
toutes ses tentatives, et uniquement parce qu’il était l’envahisseur.
Pour autant, je trouve adroit de laisser imaginer à des gogos qui
s’insurgent gentiment contre le sort qu’on leur réserve, que leurs
caquètements   résignés ont quoi que ce soit à voir avec l’ouvrage
d’un maquisard poseur de bombe. Voilà encore une bonne raison
pour moi d’afficher sincère ce sourire radieux qui me vaut tant de
sympathies !

Alors oui, il faut s’indigner ! Et peu importe la cause – les
Roms, les sans-papiers, la corrida, l’heure d’été… -, l’important c’est
que ça occupe l’esprit ; et qu’on peut ronchonner vainement sur ces
pauvres   taureaux   ou   ces   fermetures   d’usines   sans   déranger   la
mondialisation   qui   est   mon   but   ultime   et   indépassable.   Il   faut
s’indigner   parce   que   c’est   bon   pour   la   santé,   les   manifestations
inutiles contre la réforme des retraites (qu’avaient décidée Chirac et
mon camarade Jospin au sommet européen de Lisbonne) font faire
un   peu   d’exercice   et   prendre   l’air,   c’est   tout   bon   !   Rédiger   des
pétitions et les distribuer pour signature, ça amuse l’esprit, ça lui
donne un sentiment d’importance paradoxal face à la futilité de la
chose. C’est encore tout bon ! Et ça ne vient pas interférer contre le
système   que   moi   et   mes   amis   mettons   en   place   au-dessus   du
commun des mortels. Indignez-vous ! Organisons de grandes fêtes
citoyennes   de   l’Indignation,   ou   même   des   messes,   où   chacun
viendra avec sa petite indignation à lui sous le bras ! Indignez-vous
tant que vous voulez, tant que vous ne vous rebellez pas contre vos
tyrans qui sont mes amis oligarques, et même un peu moi-même
tant je suis connivent avec eux.
Surtout   pas   de   violence   !   Nous,   à   la   Résistance,   nous
l’utilisions certes. Mais à Gaza ni en Grèce, face à la colonisation
israélienne que je regrette bien sûr, comme je déplore qu’on soit
obligé de mettre à la diète le pays où naquit la démocratie, il ne
faut pas opposer des armes, mais de courageuses indignations. Face
à Tsahal, il ne faut pas envoyer des missiles en Israël, mais un feu
nourri d’indignation pour faire reculer les chars. Face aux CRS qui
vous matraquent, criez fièrement : « Tu m’indignes ». L’indignation
se   mange   à   toutes   les   sauces,   on   en   revient   pas   de   son
universalisme ! Allons mes frères, restez sereins ! Et indignez-vous
sans bruit, et surtout ne vous mettez pas en tête de vouloir changer
l’ordre des choses que l’on a instauré !

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