Michel Houellebecq : Soumission

Le dernier de la maison Houellebecq est le meilleur de ceux que j’ai lus. Malgré la faiblesse du style – en particulier la médiocre musicalité des phrases dont on se dit souvent que d’autres agencements sonneraient mieux –, le ronron académique des mélopées molles façon Goncourt-des-sixties (Duras, Malraux, Camus…) de certains de ces précédents opus est enfin mis de côté et laisse enfin se développer le texte sans buter sur de précipités points finaux. On respire. Même s’il y a encore d’inopportunes virgules qui viennent faire des crocs-en-iambes au lecteur, est-ce Huysmans qui passa par là ?, saluons comme il se doit la redécouverte du point-virgule salvateur ! « Il y avait des détails de ponctuation à revoir » écrit lucide l’auteur…

Merveille pour nous séduire, on ne lit pas certaines de ces pages sans sourire parfois : oui, il y a de l’humour ! pas  de celui à se rouler par terre, mais un peu d’ironie, un peu de ce sel sans lequel on se demande si quelque plat littéraire que ce soit peut être considéré comme comestible… Mais c’est là en cohérence, semble-t-il, avec l’évolution de la pensée de l’auteur dont le personnage que l’on reconnaît toujours au travers, de livre en livre, de ses successifs déguisements, le narrateur, le « je » (puisqu’il s’agit bien sûr d’une autre « autofiction ») traîne un peu moins lugubrement sa carcasse vieillissante dans celles-ci qu’il ne le fit dans d’autres pages. Le sinistre lamento de bien des héros assez ordinaires à la Meursault de ses romans précédents a laissé place à une petite note d’espoir…

Bien évidemment, Soumission n’a absolument rien d’islamophobe. Il n’est même ni islamophobe ni islamophile, tout au contraire. La polémique orchestrée par la bobocratie pour discréditer ce roman ne l’est pas pour défendre des musulmans qui seraient stigmatisés ; c’est bien plus grave.

On le sait, les grandes questions qui, de roman en roman, interrogent Houellebecq – et malgré des déclarations dont on a fait jadis un ramdam disproportionné (comme quoi l’islam serait « la religion la plus con du monde », opinion sur laquelle il est à raison revenu) –, ces grandes interrogations houellebecquiennes ne sont ni les musulmans ni même Dieu en tant que tel ; ses obsessions, ce sont d’une part les rapports des hommes qui les désirent avec les femmes, d’autre part l’avenir de notre monde moderne. Or, il est inacceptable pour la bien-pensance que l’on puisse seulement envisager que ces femmes qui l’obsèdent ne soient pas à considérer comme des hommes mâles comme les autres. Or Houellebecq se permet de peindre une société où la gent féminine recouvre la place qu’elle a occupé pendant des millénaires de compagne – de soumise – à son homme ; pire, il commet le crime d’imaginer que nos sœurs s’en complaisent ! Si certains veulent que l’on châtie Michel, ce n’est pas pour avoir caricaturé Mahomet, c’est pour avoir écrit que le chômage sera jugulé en 2022 quand les femmes, ne travaillant plus dans le civil, seront renvoyées à leurs fourneaux (et même si c’est peu ou prou Bernard Friot, sociologue de gauche, qui l’inspire quand ce chercheur rappelait que le « plein-emploi » des Trente Glorieuses, c’est un plein-emploi dont les femmes, à la maison, sont exclues). Autre blasphème à notre doxa, osant rompre le mythe de l’androgyne, il met en scène la non-réciprocité de l’appartenance d’une femme à un homme unique ; c’est là son crime ultime, il ne condamne pas la polygamie !

C’est un monstre.

Toutes les belles âmes qui voueront aux gémonies ce livre et son auteur, c’est parce qu’il remet en cause le préjugé égalitariste entre l’homme et la femme. Attention ! il ne prend bien évidemment pas davantage que moi parti dans ce débat, il est coupable de le soulever. La liberté d’expression a des limites, n’est-ce pas ! on peut caricaturer Mahomet et insulter les croyants à loisir, mais il est interdit de discuter de la place à octroyer aux femmes qui doit être a minima celle que tiennent les hommes (tout au plus, des poètes du dimanche en mal d’inspiration pourront en faire « l’avenir de l’homme »), non ?

Le Michel de Plateforme errait avec lassitude d’orgasme en orgasme, celui des Particules élémentaires et Bruno s’arrimaient à leurs fantasmes de cons et de culs, le nouveau héros de la saga houellebecquienne commence de même par égrener des conquêtes rapides, pour l’hygiène dirait-on, corps féminins inhabités dont il persévère à ne jouir que physiquement. Au-delà, sa vie aux parents séparés avec lesquels il n’a plus de contact, sa vie est une intense solitude noyée par force alcool dans un Paris de célibataires vivant chacun chez soi ou sur Meetic leur petit hédonisme d’ « individualisme libéral ». Un monde de sans famille.

Et l’islam dans tout ça ?

Tout le monde a déjà ébruité la nouvelle option de l’avenir proposée dans ce roman-ci. Dans Les Particules, l’auteur envisageait un transhumanisme qui rendrait archéologique la société contemporaine ; dans Plateforme, l’amour-passion avide de jouissances infiniment réitérées expirait sous les balles de fanatiques musulmans ; dans Soumission, c’est à un musulman « modéré » que le pouvoir est donné par un genre de front républicain pour qu’il instaure en France une transcendance – outre divine – du patriarcat familial, réformant toute notre société, en premier lieu l’éducation, imposant l’ordre de l’homme qui travaille que sa (ou ses) femme sert.

2houellebecq
On dira que c’est parce qu’il vieillit et se rapproche du moment de passer de l’autre côté, dans ce livre, Houellebecq se pose la question de Dieu pour donner un sens à la vie dans de très belles pages où le maître de conférence licencié, dans la peau duquel il s’est caché, est intéressé à la conversion à l’islam par le nouveau président de l’université islamique de la Sorbonne. Très belles réflexions sur l’homme dans l’univers et l’éventuelle divinité ! Aura-t-il été convaincu de la vérité d’Allah ? ou par le poste qu’on lui rend ? ou plutôt par la promesse de fonder famille avec une à trois de ses jeunes étudiantes, toujours est-il qu’il prononce solennellement la chahada. Le fantôme de Huysmans – l’auteur magistral qui fit son À rebours et partit de l’athéisme avant de se faire moine – parcourt en prémonition ces pages. « Le XXIe siècle sera mystique ou ne sera pas », n’a-t-il pas été dit !

« Merde à celui qui le lira ! » a écrit une plumitive de bas étage : quel meilleur encouragement à la décevoir ?

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