reductio ad islamum

Islam et islamisme sont la même chose, nous dit Éric Zemmour.

L’islamophobie, c’est la haine des musulmans, affirme Thomas Guénolé.

Où est-on ? on est en pleine guerre sémantique.

Il y a trop longtemps, Pierre Desproges racontait que Dieu avait divisé l’humanité entre juifs… et (on attend Arabes comme dans une chanson de Philippe Katherine) antisémites.

Derrière la blague de Desproges, il y a une juste appréciation des choses. Effectivement, l’humanité est partagée entre juifs et goys, gentils qui sont antisémites. Car qui n’est pas juif (être juif, c’est croire en la religion juive, toute autre définition, comme l’a démontré Shlomo Sand, ne tient pas la route) rejette la religion juive. Contrairement à ce que l’on entend souvent, la religion juive a longtemps (depuis le IIe siècle avant J.-C. jusqu’au Moyen Âge) été une religion qui convertissait et il est encore possible de se faire juif en se convertissant au judaïsme. Donc oui, il y a ceux qui sont juifs et ceux qui ne veulent pas l’être par antisémitisme, comme s’en amusait Pierre Desproges.

Antisémite est un mot sur lequel il convient de s’arrêter un instant. Il court l’idée que ce terme aurait été créé, par ceux qui les défendent, pour désigner ceux qui stigmatisent les juifs. Il n’en est rien, c’est même le contraire. Le terme « antisémite » a été fabriqué de toute pièce au XIXe siècle par un Allemand qui détestait les juifs. Par ce antisémite qu’il se revendiquait d’être en invitant tous les non-juifs à devenir antisémites, il cherchait à rapprocher les juifs des Sémites : il traitait les juifs d’Arabes. Les juifs d’Allemagne qu’il qualifiait ainsi péjorativement d’Arabes étaient pourtant en grande majorité des Ashkénazes, c’est-à-dire, ainsi que le démontre l’historien israélien déjà cité, des populations qui ne venaient pas du monde arabe et sémite mais du royaume khazar, entre Mer Noire et Mer Caspienne. L’académicien juif Maurice Druon pouvait ainsi se revendiquer descendant des Khazars. Aujourd’hui, le terme « antisémite » a étrangement bougé de sens et les organisations qui l’utilisent visent à défendre les juifs. Succès assez répugnant de ce mot inventé pour insulter les juifs que reprennent les associations et les textes législatifs qui veulent protéger les juifs !

On va objecter que « juif » peut qualifier une culture et non pas seulement une religion : on fête Hanoucca et on fait sa Bar Mitzvah mais on ne croit pourtant pas à ce qui est écrit dans la Torah. Oui mais… Cette différence entre culture et religion est relativement moderne ; elle a quelques siècles mais est contraire à la pratique religieuse dans le temps long. Jusqu’à l’Empire romain, culture et religion sont une même chose : un Égyptien est celui qui croit dans les dieux de l’Égypte, un Gaulois celui qui croit en Bélénos, un Grec celui qui croit dans le panthéon grec, Socrate ayant d’ailleurs été condamné à mort parce qu’il était accusé de ne pas croire dans les dieux de la cité athénienne. Ce fait n’est pas propre à l’Antiquité. Même si les religions du Livre (judaïsme, christianismes, islam) ont promu le prosélytisme et que les États ont dû, petit à petit, accepter une certaine forme de tolérance en leur sein, jusqu’au XIXe siècle, un État se définit par sa religion. l’Autriche-Hongrie est catholique, l’Empire ottoman musulman, la Russie orthodoxe, l’Allemagne est multi-confessionnelle… mais elle n’existe pas encore. Quant à la France, elle est catholique malgré de petites minorités protestante et juive.

Éric Zemmour lance qu’une France musulmane ne serait plus la France. Il a mille fois raison. En fait, la France est catholique, point à la ligne. Heureusement pour moi qui rejette la religion catholique, la France tolère d’autres croyances sur son sol. Il n’empêche que la France existe depuis le 25 décembre 498, jour où le roi des Francs – populations germaniques ayant envahi la Gaule romaine – se fait baptiser chrétien à Reims. Par cet acte, les Francs, qui avaient pris le pouvoir politique dans le pays, renoncent à leurs dieux en adoptant la religion chrétienne pratiquée par les habitants de ce sol conquis. La France est née d’un genre d’accord diplomatique disant : « Moi, roi des Francs, je prend le pouvoir sur vous, Gallo-Romains ; en échange, je fais de votre religion la mienne et celle de mon royaume. » Or, le mot France renvoie aux Francs et à la conversion de leur roi, Clovis, au catholicisme. Dès lors, une France qui ne serait pas catholique, à fortiori une France musulmane, ne serait plus la France, ce serait autre chose. On peut revenir là à la définition du général de Gaulle du peuple français, « européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne » qui avait été assez mal reprise par Nadine Morano. On ne peut nier qu’être français, comme le dit Robert Ménard, c’est « aussi être blanc et catholique », ce en quoi il ne dit bien sûr pas que qui serait noir et bouddhiste ne serait pas français, mais qu’être blanc et catholique fait partie de l’héritage de la France pour les hommes de toutes races et croyances qui y demeurent. Et finalement, moi qui ne suis pas catho – Causeur, journal pourtant pas très catholique, dirait Georges Frêche, avait publié un test le prouvant –, je le suis quand même pas mal, comme beaucoup de musulmans et d’athées, ne serait-ce qu’en manifestant du respect pour les églises et Jeanne d’Arc et en fêtant Noël, cette fête des enfants français de toutes couleurs.

Aussi, quand Thomas Guénolé, s’appuyant sur le dico, affirme que l’islamophobie est la haine de l’islam et des musulmans, il a raison… et tort. Une phobie est une peur, de là, beaucoup, tels Véronique Genest, contrairement au dictionnaire de Guénolé, se disent islamophobes pour signifier qu’ils ont peur de l’islamisation autour d’eux. Ce second sens, outre qu’il respecte l’étymologie, a l’avantage de donner une valeur au mot islamophobe qui, sinon, n’en a aucune. En effet, comme l’a prouvé Pierre Desproges, est antisémite qui n’est pas de confession juive. De même, qui n’est pas de religion musulmane est islamophobe selon M. Guénolé et son dictionnaire. Car qui n’est pas musulman, sauf s’il les ignore, n’aime pas les préceptes de la religion de Mahomet ; selon la définition qu’il promeut lui-même, M. Guénolé le premier est donc islamophobe. Car celui qui dit qu’il aime l’islam et ne se fait pas musulman est un jean-foutre ; si l’on aime une religion, on s’y convertit, sinon, c’est qu’on ne l’aime pas. Point-barre. Nous devons donc légitimer les propos d’Élisabeth Badinter disant que l’on a le droit d’être islamophobe ! A-t-on raison ou tort d’être islamophobe en ayant peur de l’islam ? c’est un autre problème. Le fait qu’il y ait des gens qui ont une haine de l’islam et des musulmans, ce que je regrette, est encore un autre problème. Ne mélangeons pas tout ! Pour ma part, je ne suis pas musulman ni ne suis allergique à l’islam comme le sont malheureusement beaucoup qui confondent le voile sur la tête d’une étudiante avec le Bataclan.

De même que Thomas Guénolé, quand Zemmour dit qu’islam et islamisme sont la même chose, il a raison… et tort. Sa démonstration sémantique est juste, les deux mots, islam et islamisme, ayant signifié la même chose ; pourtant, il se trouve que les deux termes permettent de faire des nuances entre la religion, l’islam, et certaines manifestations envahissantes de l’islam, l’islamisme. On a besoin, d’autant plus sur des réseaux sociaux quand on gazouille sur Touitteur en seulement 140 signes, de ces nuances pour donner sens aux propos que l’on tient. Ne tombons pas dans le reductio ad islamum !

En résumé, concluons que MM. Guénolé et Zemmour font en fait la même erreur en voulant réduire un mot à une seule acception. Les termes sont par nature polysémiques, leur sens évoluant très largement dans le temps (lire l’essai de Francis Dupuis-Déri sur le passage du terme « démocratie » de péjoratif à mélioratif, lire le livre de Jean-Claude Michéa sur le renversement des termes « socialiste » et « gauche »), n’écrasons pas les mots pour n’en plus faire que ce que l’on a envie de les entendre dire. Essayons de préciser au mieux nos pensées et ne nous faisons pas des petits ayatollahs du vocabulaire !

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2 commentaires pour reductio ad islamum

  1. Saligo dit :

    Le roi des Francs est devenu Chrétien catholique par le mariage avec Clotilde.
    La Gaule de cette époque était déjà chrétienne, avec des élites plutôt ariennes, le courant chrétien le plus en vogue à l’époque dans l’Empire romain, mais aussi chez la plupart des chefs des diverses tribus germaniques qui ont contribué à son effondrement.
    Par rapport au prosélytisme juif, c’est après la prise de pouvoir des rabbins qu’il a eu lieu. D’ailleurs certains historiens pensent que ce sont les rabbins des tribus installées à Médine qui auraient influencé Muhammad avant que celui-ci se retourne contre eux avec une violence toute miséricordieuse, mais je pense qu’on ne peut pas le comparer ce prosélytisme à celui du christianisme ou de l’islam. On a vu la surprise des Israéliens lorsque les juifs éthiopiens ont revendiqué leur place dans leur histoire contemporaine.
    Néanmoins, les modalités de conversion à ces différentes religions ont d’importantes différences, on ne devient pas juifs en une minute.
    Perso, je n’aime pas l’islam, comme d’autres religions, surtout celles qui veulent s’imposer comme organisatrices de la vie de la cité. Et on peut dire ce que l’on veut, l’islam à cette prétention.
    Mais aujourd’hui et malheureusement pour les adhérents lambertistes de la Libre-Pensée, c’est l’islam qui dans nos contrées fait l’actualité.

    Dès qu’il y a un drame, pléthore de commentateurs, adeptes du « vivre ensemble » et du « multiculturalisme » se précipitent pour nous dirent que les extrémistes font une interprétation littérale des textes et que ce n’est pas bien, pas bien du tout. On en vient alors à se dire qu’il faut un islam à la française, un genre d’islam édulcoré, purgé de ses textes agressifs. Il y a de nombreux intellectuels musulmans qui sont sur cette idée, tel le défunt Abdelwahab Meddeh.
    Lorsque l’écrivain Kamel Daoud, déjà victime d’une fatwa, dénonce les violences de l’islam, un collectif d’universitaires français publient dans le Monde une tribune incendiaire à son encontre que l’on peut considérer comme une deuxième fatwa. Il y a aussi ce livre d’Hamed Abdel-Samad qui ne devrait pas paraitre en France aux dernières nouvelles, jugé trop polémique, critiquant lui aussi cette violence.
    Transformer l’islam qui s’appuie sur un dogme n’ayant aucun axe de liberté, contrairement au christianisme, sera très difficile. En fait il faudrait une nouvelle religion, rien de moins et ce n’est pas à la République française d’en décider, laissons cela aux musulmans eux-mêmes, on leur demande seulement de ne pas nous prendre à partie dans leurs querelles théologiques.

    Cette nouvelle religion les chrétiens l’on faite. Car, qui aujourd’hui dans tous ceux qui se disent chrétiens, prennent à la lettre les textes fondateurs. Les inepties de miracles et autres fadaises en tout genre. Que l’on veuille ou non le reconnaitre, la science a fait reculer maintes croyances qui pour la plupart ne reposaient que sur des superstitions. Aujourd’hui, on croit plus en une forme d’entité supérieure dans le genre « grand architecte de l’univers » (cher aux francs-maçons) donc d’un dieu métaphysique que d’un « dieu-superstition » comme le souligne Jean Bricmont dans ses écrits.
    Il ne nous reste plus qu’attendre et espérer que la même évolution se fasse dans le monde de l’Islam.

    D’anciens musulmans originaires de divers pays d’Afrique du Nord, habitants aujourd’hui en Allemagne, se revendiquant athées et réunis en collectifs disaient à propos de leur ancienne religion que « l’islam, c’est l’islamisme au repos et que l’islamisme, c’est l’islam en mouvement ».

    J’ai repris il y a peu de temps, cette citation dans un courrier des lecteurs de l’hebdomadaire Le Point à la suite d’un article, mais en l’élargissant à toutes religions prosélytes. Mon message a été censuré, certes, avec des regrets, mais censuré quand même.

  2. adelannoy dit :

    Merci de votre réponse (je n’avais même pas entendu parler de Hamed Abdel-Samad !).

    Pas encore trouvé le temps de lire Bricmont, mais quant à la religion, s’il est vrai qu’en occident on la voit comme « entité supérieure » ainsi que vous le décrivez, on a une regrettable de tendance à croire que ce n’est que cela, la religion. Or ce n’est pas le cas et ne l’a jamais été. Il faudrait expliquer aux Européens ce qu’est le shintoïsme ! Je me souviens d’avoir présenté un travail de recherches qui en parlait, j’avais essayé d’être le plus clair possible ; à la fin de mon intervention, le directeur du département a voulu reprendre mes propos et j’ai alors saisi avec découragement qu’il n’avait rien compris à ce que j’avais expliqué.

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